Les colocs des chats

Sur les hauteurs de Saint-Laurent-sous-Coiron. Sous l’arbre de la place de l’Église, Jean-Pierre Léon (7 ans, signe astro Lion) se prélasse. Arrive mi-sautillant, mi-jouant, Tigre (trois mois et demi, signe astro Taureau). Ces deux-là ont mieux à faire que d’aller en salles. Rêver, peut-être ?

– Salut, jeune Tigre. Qu’est-ce qui t’amène ici ?

– Bonjour, respectable Jean-Pierre Léon. J’ai pris mes pattes à mon cou, il y a de plus en plus de monde en bas. Même chez moi je ne suis plus en paix. Mes colocataires se sont mises en tête d’accueillir plein de leurs semblables. C’est, paraît-il, une tradition de se réunir aux alentours de notre seconde saison des amours afin de regarder des documentaires.

– Ah ça, jeune ami, trente-six ans que ça dure ! Si ça ne tenait qu’à moi, je taperais du coussinet sur la table pour préserver la seule tradition qui maille : celle du calme et de la solitude.

– Ceci dit, iels ont l’air sacrément passionné.es. L’une de mes colocs évoquait ce matin un film où deux chiens sont enfermés, de nuit, dans une voiture sur un parking d’hôpital.

– Des humain·es entassé es dans des pièces closes et obscures, en pleine canicule, pour regarder deux cabots confinés en pleine nuit (par ailleurs à côté d’un endroit qui suinte la tristesse, la maladie et la mort administrée)… Crois-moi, naïf Tigre, nous sommes bien aimables de les tolérer ainsi à nos côtés, elleux et toutes leurs névroses.

– Attends, tu n’es pas au bout de tes surprises : si je cite ce film, c’est qu’il s’intitule Le Colloque des chiens et que le duo – Berganza et Scipion – est doué de paroles. Le cinéaste réalise une libre adaptation d’une nouvelle de Miguel de Cervantès. Cet auteur espagnol fort connu aimait, semble-t-il, les animaux : il aurait écrit un livre célèbre comportant un cheval et un âne.

– Je connais Cervantes, candide Tigre. Ce sont près de vingt milliards d’unités de pièces de vingt centimes à son effigie qui sont en circulation. N’est-ce pas étrange de choisir celui qui est considéré avec son Don Quichotte comme l’inventeur du roman moderne pour orner une monnaie ? L’argent, qui ne fait que renforcer le fétichisme de la marchandise (oui, je lis Karl Marx) devient, ici, le support, le lieu d’une fétichisation d’une immense figure intellectuelle.. Mais assez de mes digressions incessantes. Continue ton histoire.

– Comme toute bonne adaptation, le film s’émancipe de la nouvelle. Il ne conserve qu’une mésaventure parmi les nombreuses que Berganza raconte à Scipion. Car Berganza a enchaîné depuis sa jeunesse les péripéties et rencontres hasardeuses, allant de maître en maître et de déconvenue en déconvenue.

– Je mets mes moustaches à couper que

– Cervantès a écrit une fable animalière – cynique ? – dans la pure veine du roman picaresque, où le héros découvre des univers et des classes sociales diverses. Mais je ne t’interromps plus, juvénile Tigre, continue…

– Tu as totalement raison. Dans le film, après un prologue où les deux animaux réalisent le miracle qui les touche – le don de parole —, Berganza détaille son expérience de chien de berger. Croyant préserver des moutons contre des loups, il découvre la fourberie dont sont capables les hommes.

– Nous en connaissons toi et moi bien assez sur les penchants de veulerie et d’hypocrisie des humains. Détaille-moi, plutôt, par quel subterfuge ces clébards papotent ?

– Ce prodige de la parole – qui en est un dans la nouvelle – est signifié à l’écran par un autre prodige, l’effet Koulechov : par la juxtaposition d’un dialogue en voix off avec des plans montrant les chiens, des gros plans sur leur museau ou leurs pattes, le public associe les animaux et la voix. Oui : les chiens parlent, et toustes ont accepté cette convention – qui est très ludique, tu en conviendras.

– Mais l’ultime prodige n’est-il pas que par ce dispositif, les humain.es en viennent enfin à écouter ce que des animaux ont à leur dire ?

– Si fait, cher Jean-Pierre Léon. D’ailleurs, si le film est quasi déserté d’hommes et de femmes, les animaux y sont divers. Il y avait même un loup qui rôdait dans l’image, surgissant et traversant certains plans nocturnes tel un spectre rouge, comme dans un rêve.

– Un loup ? Mais c’est une obsession chez elleux ! Figure-toi qu’un autre film (Un Pasteur) intègre des visions nocturnes du prédateur via une caméra thermique.

– Quoi ? Je ne comprends plus Jean-Pierre Léon : tu vois donc des films ?

– Non. Je préfère rester là-haut et rêver un film, ce qu’il produit, suscite, invente à partir de tout ce que j’en entends. Tiens, essaie : laisse-toi aller à un songe et dis-moi quel film tu peux désormais imaginer à partir des échos que tu en as eus ?

– Peut-être deux choses : il y a une critique par ces chiens de leurs maîtres, de leurs bassesses et trahisons. Mais c’est aussi un film poétique et joueur, qui s’amuse des paradoxes humains. Ce film est hanté par nous autres, animaux, comme par l’amour et les attentions (diverses) que les hommes et femmes nous portent – avec tout ce que ça peut emporter de naïf anthropomorphisme –, elleux qui nous considèrent avec bêtise comme leur propriété. Et toi ?

– Et si l’une des raisons poussant nos colocs à se cloîtrer par si beau temps dans des salles obscures était de regarder des films ensemble pour, ensuite, les partager avec d’autres ? Et qu’en en parlant, en les racontant, en les critiquant, elles et eux aussi continuent de rêver un peu…