La valse aux adieux

D’abord il y a la fumée, les témoins s’accordent sur ce point. Ici elle est blanche, on brûle des documents. Dans la scène qu’ils décriront, elle sera noire. La musique stridente produit un malaise, une foule de visages nous fait face, mue par un balancement qui n’est pas sans rappeler la mécanique des automates. Le portrait d’un homme, Ryszard Siwiec, apparaît dans l’entrebâillement d’une fenêtre, à travers les barbelés. C’est la Cérémonie des Moissons dans le Stade des Dix Ans de Varsovie : de jeunes gens costumés défilent en brandissant des fleurs en papier et les musiciens entament des airs traditionnels. En quelques plans, Maciej Drygas distille par petites touches l’argument du film et insuffle le ton : le spectateur interloqué n’aura aucun répit et devra saisir lui-même les indices semés au fil des archives, pour reconstituer la trame de ce qui s’est joué le 8 septembre 1968.

Ainsi prévenu, on peut maintenant s’enfoncer dans les entrailles des archives officielles du Parti communiste polonais. Une dame nous ouvre une porte, on suit un couloir, parvient à une autre porte, qui donne sur un autre couloir, encore une porte et ce sont des milliers de rapports qui s’offrent à nous, liés en paquets par une simple ficelle, entassés jusqu’à former de véritables montagnes de papier. La caméra subjective et les bruitages intensifiés donnent une grandiloquence à cette exhumation qui n’est pas sans ironie. On nous lit avec détachement comment Ryszard Siwiec a distribué des tracts contenant de fausses informations sur la situation politique et sociale de la Pologne, et comment il est mort quelques jours plus tard… accidentellement.

Si Maciej Drygas commence par citer la version officielle, ce n’est pas tant pour s’aménager la liberté d’en réfuter ensuite la véracité, c’est surtout dans l’optique de placer le spectateur dans une dynamique personnelle. Cette première version est en effet facile à admettre, dans la mesure où elle tient du fait divers. Ce n’est qu’au fil des entretiens et des archives, agencés avec soin par le réalisateur, que cette fine pellicule de glace qui nous masquait la vue se fissure, et qu’apparaissent les profonds abysses dans lesquels s’est débattu Ryszard Siwiec jusqu’à son ultime geste.

Drygas filme subtilement les proches qui évoquent avec une lucide introspection la force de caractère de Siwiec et les infimes détails annonciateurs qu’ils n’ont pas su interpréter. Puis le cinéaste se rend à l’épicentre, dans les gradins du stade où il rencontre plusieurs témoins. Progressivement le canevas se révèle et les miettes festives de la Cérémonie des Moissons disséminées le long du film en deviennent cauchemardesques, au regard des témoignages qui nous font osciller entre une sensation d’écœurement et une envie de révolte. Le réalisateur resserre inexorablement son cadre sur un périmètre proche de Ryszard Siwiec, sans l’y inclure. Il scrute méticuleusement chaque visage. S’élève la voix de Siwiec, enregistrée quelques jours plus tôt. Il nous livre son « impansable » blessure, avivée par l’endormissement généralisé, et montre tous les espoirs qu’il porte en l’éveil de ces hommes et femmes qui assistent à son immolation. Le spectateur discerne alors l’écho de ses mots dans les grimaces décontenancées, les gestes impuissants et les regards qui se détournent.

Lorsque Siwiec apparaît enfin à l’écran, il l’emplit entièrement et ne le quitte plus : le réalisateur monte et remonte une séquence de quelques secondes en une spirale infernale à la limite du supportable. Au plus proche de cet homme, ses traits s’estompent en un spectre munchéen. La conviction de Ryszard Siwiec lui donne la force d’esquiver les gestes d’assistance et d’entamer une danse létale. Face à l’indicible, alors que brille encore dans nos esprits l’image de sa liberté suprême, nous voici acculés. La détermination messianique de cet homme qui se dit ordinaire nous aveugle douloureusement.

Pauline Fort