La chose possible et imaginable

Cette année, on peut voir à Lussas de ces films faits comme on parle à quelqu’un, qui mettent en jeu des mots en faisant circuler des textes. Lapin hyper lent et Longtemps ce regard sont de ceux-là.

Dans Longtemps ce regard, Pierre a choisi des textes qui parlent de celles et ceux que l’on voit à l’écran – des amies du village où il a grandi en Essonne. Des fragments de vie de cette bande composent le film. On traverse les champs plats et le jardin qu’il faut tondre, on prend l’apéro ou l’on se rend à la déchetterie, on erre. Entre ces scènes presque ethnographiques, des lectures de Gramsci, Schiller et Tarkos scandent le récit. Qu’ils nous disent qu’il n’existe pas de non-intellectuel les ou nous parlent de la division du travail, ces textes fonctionnent comme des échos littéraires et politiques de leur quotidien. Dans Lapin hyper lent, les patientes de l’hôpital psychiatrique de Valvert 1 s’emparent des poèmes de Daniil Harms proposés par les cinéastes. À travers ces textes touchant à l’absurde et au hors-sens, Nathalie Hugues et Nicola Bergamaschi essayent de susciter des moments où la bizarrerie surgit pour déployer le film à partir d’eux.

Les mots ainsi repris mettent en place des terrains de jeu ouverts aux imprévus et à l’improvisation. Les ami es de Pierre rejouent leurs disputes, imaginent des saynètes et des feuilletons télévisés. Le quotidien est comme troué par l’imaginaire : alors qu’il s’ennuie sur un terrain plat, Jan grimpe sur un monticule de betteraves et met ses mains en visière pour scruter l’horizon – ce n’est plus la campagne qu’il regarde mais déjà la mer, en véritable marin. Les Valvériens, eux, mettent en scène leurs poèmes à travers différents tableaux. Et c’est cela aussi que la circulation des textes rend possible : une grande liberté formelle qui affirme que l’on peut passer très rapidement d’un rapport au monde à l’autre. Dans les deux films, les registres se multiplient joyeusement – fiction, cinéma direct, manifeste. Les textes affirmés face caméra dans Longtemps ce regard deviennent de véritables ciné-tracts à l’intérieur du récit. Les énoncer à voix haute permet à la personne qui les prononce de les intégrer : si un texte est dit clairement, c’est qu’il est sûrement compris. Sa signification se propage dans le corps par la matérialité des mots. Les poèmes de Tarkos infusent alors le film tout entier. Maxime, se réappropriant leur logique minimaliste de ressassement, scande son quotidien en voix off à travers un choix restreint d’objets et de situations – transpalette chien chien chien route nationale psg – échappant peut-être à l’aliénation par l’autodérision.

Lorsqu’on entre à Valvert, un flot de paroles nous emporte. Nicola Bergamaschi discute avec un patient – ou plutôt le patient discute avec lui – tout en se baladant dans le jardin. Les phrases s’enchaînent dans un automatisme inouï du langage où chaque mot en appelle un autre. La parole opère un relâchement et devient une sorte de matière, de pâte 2 où les mots sont broyés, étirés et triturés, comme pour en éprouver les contours. La langue est prise dans un mouvement permanent qui lui donne des allures d’incantation magique. Au-delà de la question de la signification, ces films nous font entrer dans une expérience linguistique : « M’entendre ça me fait écouter ma voix. Peut-être j’ai à apprendre plus sur la voix que j’ai, la voix de la vie, la voix du monde ou la voix du temps. » (un Valvérien).

Dans ces films, toutes les personnes sont poètes à partir de leur propre existence. Tous deux nous disent que les textes ne sont pas figés, qu’il n’y a pas de stricte division sociologique ou normalisante entre les humain es et que le monde tel que nous le connaissons n’est pas immuable. Peu importe si cette utopie n’existe que dans ces films, ils nous permettent de repartir de là pour avancer avec une faculté nouvelle. Par la circulation réinventée des phrases, une façon singulière de se tenir ensemble s’expérimente.

« L’horizon est ouvert. Le chemin vers la poésie est la poésie. Il n’y a pas de dernière station, pas même Dieu. Dans le chemin vers Dieu, vous trouvez Dieu. La poésie est une tentative de trouver la poésie. Si nous savions quel est ce poème, nous l’écririons et ce serait fini. » (Mahmoud Darwich, cité dans Longtemps ce regard)

Une communauté secrète voit le jour grâce aux liens du montage, une communauté qui n’est pas seulement possible mais déjà bien réelle. Lapin hyper lent réunit des Valvérien·nes qui ne font parfois que passer par là, griffonnant « bouche table ciel ciel table bouche » sur un papier avant de s’en aller aussitôt. Dans le film de Pierre Tonachella, les raccords entre les séquences ont été constitués sans correspondance avec des amitiés réelles. C’est à partir de la poésie de chacun e qu’il a trouvé des liens souterrains et réagencé leurs relations dans une « carte de l’amitié ». Alors, si le chemin vers la poésie est la poésie, et si le chemin vers le lapin est le lapin, peut-être que celui vers la communauté est la communauté.

  1. Valvert est un hôpital psychiatrique de Marseille créé au milieu des années 1970 dans la mouvance de la psychothérapie institutionnelle, liée aux travaux de Jean Oury et François Tosquelles.
  2. C’est cette pâte de mots, patmo, qu’a créée le poète Christophe Tarkos – que lon retrouve dans Longtemps ce regard. Pour lui, tout vient ensemble (les choses et les mots), tout est collé avec le corps parlant.