Foi en l’amour

L’apparition d’un nouveau modèle de camionnette, la Renault Saviem Voltigeur, coïncide avec l’indépendance du Sénégal. Soixante ans après, le même « car rapide », fier symbole de l’émancipation d’un peuple, parcourt les rues de Dakar. C’est cette histoire que conte, à sa manière contemplative, Un peuple, Un bus, Une foi : la fidélité d’un amour qui maintient opiniâtrement en circulation un véhicule que la marche du progrès échoue à faire oublier.

L’objet élu par cet amour nous est étrangement familier. C’est que l’automobile anthropomorphe est un personnage récurrent du cinéma américain, depuis les « car-movies » des années soixante-dix, dont Bullit est l’archétype, jusqu’à son érotisation dans Crash de Cronenberg. Plus encore, le film de Simplice Ganou évoque Christine de John Carpenter. Dans cette adaptation du roman de Stephen King, un mécanicien amoureux reconstruit sans cesse sa voiture, qu’un entourage jaloux s’acharne à détruire. Avec la même ténacité, le peuple sénégalais lutte contre l’usure et l’obsolescence de son bus qu’il répare indéfiniment. Variations autour du mythe de Pygmalion dont s’inspirent les récits fantastiques du dix-neuvième siècle (La Morte amoureuse, La Vénus d’Ille), Christine et Un Bus, un peuple, une foi célèbrent l’amour comme principe vital qui anime son objet et le rend éternel.

Le beau film de Simplice Ganou, pour mettre en scène cette relation qui élève à l’immortalité, ne convoque pas directement le surnaturel mais le suggère. Pour cela, il mêle deux séquences : le parcours d’un bus à travers la ville, et la reconstruction d’un autre à partir de sa carcasse évidée. À ce montage croisé, correspondent deux types de plan : le travelling (la vie), mené depuis sa place de passager et le plan fixe (la mort), dans les ateliers à ciel ouvert. Puisque chaque séquence met en scène le même modèle de camionnette, il semble au spectateur que ce sont les deux visages d’une même créature. Dès lors, l’affairement des mécaniciens autour du châssis dans le vacarme brûlant des marteaux et des scies électriques, prend narrativement une valeur de flash-back : exhumé de son cimetière de tôles, l’être aimé est ressuscité par les gestes savants où la magie se mêle à la mécanique. Les inscriptions religieuses peintes sur sa carrosserie, achèvent de donner à son immortalité une dimension fantastique. Ainsi, sur l’épave qu’on entreprend de sauver, on peut lire la promesse : « Dieu est grand. Tout est possible ». Et sur le front orgueilleux de la belle ressuscitée, en guise de tiare, s’énonce la gratitude de tous : « al hamdoulilah : merci, mon dieu. ». La providence divine qui assure la pérennité miraculeuse du « taxi-brousse » s’entend encore dans le chant lointain des muezzins. Le réalisateur n’appuie jamais ce lien entre la toute-puissance de Dieu et le triomphe d’un amour sur le temps. Il met simplement en regard deux fidélités, dont il recueille les expressions. Notre imaginaire fait le reste.

Comme dans le film de Carpenter, la force de cet amour ne tient pas seulement dans l’attention aimante qui prête vie. En retour, l’aimée s’emploie à toujours séduire. Ainsi, la scène climax de Christine est le moment où elle se répare toute seule. Se défaisant d’un manteau de cendres et de verre brisé, elle dévoile, au long d’une mélodie lascive, le galbe lisse de son chrome flamboyant. La camionnette sénégalaise, pour sa part, est moins provocante. Sa séduction est davantage affaire de parure et d’atours. Apparaissant d’abord dans l’essoufflement de son grand âge, ses ornements, quelques colifichets dérisoires claquant au vent de sa préciosité, la ridiculisent un peu. Fixé par un grossier bandage à la branche du rétroviseur, la prothèse d’un miroir au cadre dentelé de plastique rose, pointe, moqueuse, cette coquetterie de vieille dame enrubannée. Mais la revoilà bientôt rendue à sa jeune beauté, ressuscitée par l’amour artiste, apprêtée comme une courtisane par quelques mains expertes qui ornent sa carrosserie de motifs colorés. Le coup de pinceau est précis, le découpage des sigles (losanges, téléphone) dans un canevas de sparadrap blanc, inventif. La touche bressonienne de la réalisation qui, par un cadre serré, fait tenir les êtres dans l’habileté de leur main ou la précipitation bondissante de leurs pieds, achève d’unir l’homme et la machine, le chauffeur à son volant, le garagiste à la tôle qu’il redresse.

Rechignant à démarrer si la main qui l’en prie est trop brutale, se frayant un chemin dans le chaos poussiéreux des pistes, saisissant au vol les passagers pressés, le bus de l’indépendance se mêle à son peuple, le soulève et le dépose, l’avale et le recrache, au gré de sa puissante bienveillance. Alentour, les femmes élégantes refusent en riant la caméra, les hommes échangent des noix de cola et des interjections plus ou moins polies, un employé perché sur le marche-pied presse les passagers en retard. Aimant du même amour qui la fait vivre, la Renault Saviem Voltigeur, semble, à son tour le principe d’animation des rues de la ville dont elle fait danser l’affairement bigarré.

Les derniers plans présentent l’arrivée d’une nouvelle venue, fraîchement sortie des ateliers. Sur son flanc, dont la rutilance écarlate aguiche comme un clin d’œil, se lit la promesse d’un transport… en commun.

Antoine Garraud