Lapin hyper lent a été coécrit avec les patientes de Valvert, hôpital psychiatrique marseillais dont les pratiques empruntent à la psychothérapie institutionnelle. Un film en sept tableaux, sept ciné poèmes qui prennent leur temps, ouverts à un langage libre. Nous avons souhaité rencontrer Nicola Bergamaschi et Nathalie Hugues pour qu’iels nous parlent de la méthode de fabrication des films collectifs qu’iels réalisent depuis déjà quelques années.
S’installer quelque part pour faire des films sur place, c’est quelque chose que vous avez déjà fait dans un Institut thérapeutique éducatif et pédagogique avec des enfants, puis à Orpierre, un village des Hautes-Alpes.
Nathalie : Nous sommes obnubilées par des questions de territoire, d’habitantes et de lieux. Ce sont trois motifs obsessionnels de notre travail. À chaque fois l’envie est de faire partie d’un lieu et d’y faire des choses avec les personnes qui sont là.
Nicola : À Valvert, parfois des personnes passaient par là pour boire un café, voyaient qu’il se passait quelque chose et venaient faire du son ou filmer. On appelle ça improviser. Ce n’était pas un groupe fixe. En psychiatrie c’est difficile de garder du lien sur la durée, les gens vont et viennent.
Vous êtes arrivé es à Valvert avec un recueil de poèmes. Comment s’est passé le glissement vers la fabrication d’un film ?
Nicola : La proposition de départ était simple : faire des lectures à partir des textes du poète russe Daniil Harms. Ces poèmes n’introduisent pas véritablement de thèmes, mais nous ont surtout permis d’échanger autour d’une langue qu’on aime et d’installer une ambiance comme on écouterait une musique avant de se mettre à écrire. On a enregistré la lecture des textes qui sont devenus les sons que nous avons utilisés ensuite.
Nathalie : Le film arrive après, en proposant aux patient es et aux soignantes de penser les images qui porteraient les textes. Quelles sensations provoquent les mots ? Quel monde peut-on créer à partir de ces écrits ?
Nicola : On essaye de faire surgir la bizarrerie ; on est vraiment à l’aise là-dedans, on y nage, et on la pousse quand quelque chose nous inspire et sort de l’ordinaire. C’est la même méthode avec les patientes d’un hôpital psychiatrique, avec des enfants ou avec les habitant es d’un petit village. Comme on travaille à deux, on est constamment en interaction. À trois, quatre ou cinq personnes, c’est pareil, c’est simplement la même ambiance qui est amplifiée.
D’un tableau à l’autre, le film s’ouvre sur une scène quasi documentaire pour aller vers des formes plus théâtralisées. Comment a été pensée cette progression ?
Nicola : Le montage a été très long mais nous n’avons pas tourné beaucoup d’images. Elles sont presque toutes là. Comme on travaille en collectif, on ne voulait pas hiérarchiser les scènes en faisant une sélection. Pour enrichir l’atmosphère sonore du film – ce n’était pas facile car Valvert est un lieu silencieux – nous avons récupéré les petits bruits du fin fond de la bande-son des plans. Nous voulions faire ressortir les moments les plus étranges, pour rester au service des textes, des voix, de ces mots qu’on trouvait beaux et forts.
Nathalie : Habituellement, nous utilisons toute la matière, car nous tournons en pellicule et avons peu de moyens. Cette fois-ci, avec la mini-DV, on s’est autorisé à monter à l’intérieur des séquences. Le travail pour nous a été de trouver le chemin entre les séquences. Dans cet agencement, nous avons aussi eu envie que se raconte le déroulement de nos ateliers, entre les lignes, entre les plans.
C’est beau de trouver un film comme celui-là dans la sélection Expériences du Regard à Lussas cette année, car les films d’ateliers ne sont pas si présents dans les programmations des festivals. L’appellation « films d’ateliers » est parfois enfermante, vous retrouvez-vous dans ce terme ?
Nathalie : C’est une question importante car elle décale la place habituelle de l’auteur dans le monde du cinéma, là où les films d’ateliers sont réalisés collectivement. On attend du cinéma documentaire qu’il raconte le monde depuis un point de vue, qui ici est hybride. Faire des films d’atelier est une pratique politique, on donne des outils qui permettent à toutes sortes de personnes d’exprimer leurs récits.
Nicola : Je ne sais pas si ça existe les films d’atelier. Quand on va voir des gens pour faire un film avec elleux, on ne leur dit pas qu’on va faire un film d’atelier, on leur dit qu’on va faire un film tout simplement. Ça devient un film d’atelier après, lors de la diffusion. Travailler avec des personnes qui n’ont pas l’habitude de faire du cinéma, c’est avant tout ouvrir un espace expérimental : c’est ça l’atelier. On y a toujours la liberté de proposer de faire un plan de travers, à l’envers, de faire un zoom, de retourner la caméra. Nous y tenons car des choses peuvent surgir, auxquelles on ne penserait pas. L’atelier, c’est la chance de s’organiser des surprises sans avoir peur, autant pour les participantes que pour nous. Dans Du soleil pour les gueux d’Alain Guiraudie, un personnage dit : « Ici les routes ne mènent qu’à d’autres routes ». Pour nous, les films d’ateliers sont une façon de sortir des routes. Sortir des routes, cela demande du temps
Nathalie : À Valvert, la Drac avait financé deux semaines d’atelier. C’est l’hôpital qui nous a autorisés à rester tout un hiver. Faire ces films en dehors de l’économie habituelle du cinéma est une liberté. Il n’y a pas le regard d’une producteur·rice, ou des jurys de commissions : on ne demande jamais d’écrire un film d’atelier avant qu’il ne soit réalisé. Les films s’inventent en jouant ensemble. Il y a une telle joie à être dans la création qu’on souhaite travailler ainsi le plus possible.
Nicola : La durée des ateliers est également une question politique que les institutions prennent rarement en compte : quel temps met-on à la disposition des cinéastes pour leur permettre d’aller à la rencontre des personnes avec lesquelles iels vont travailler ? Le temps qu’on nous donne, c’est la possibilité de retourner dans un endroit, sans forcément y aller tous les jours, de créer du lien et de cultiver un désir qui peut se déployer.
Le lapin vivait au sens actif
Hyper gardien du ciel
Lent de mal vivre
Lent n’est pas compris dans le temps
Le lapin me donne soif
Hyper sentinelle de vivre au-dessus de tout
Le lapin m’a dit que je ne savais pas quoi faire pour guérir tout seul
L’hypertension m’a fait battre du cœur
Lent m’a été dit que je ne savais plus vivre
Poème écrit par Franck Hamonet