Ciel d’orage

Un prestidigitateur virevolte entre les tables rieuses d’un restaurant libanais : les objets disparaissent et réapparaissent entre ses mains. Précarité du tangible qui, en guise de prologue, nous présente un pays suspendu entre guerre et paix.

L’univers est devenu poreux, les mitraillettes côtoient les ovnis. Comme dans un film fantastique, avec la même étrange inquiétude, les frontières entre les mondes se sont fragilisées. L’histoire que nous conte Éclats de guerre est celle de cette cohabitation tranquille entre passé et présent, fantômes et vivants, réalité et projections, routine retrouvée et grande Histoire qui menace. Une habitante s’inquiète : « La politique comble un vide, nous n’avons plus rien d’autre ». Sur les bases les plus déraisonnables qui soient, un ersatz de vie quotidienne s’est constitué. Enfants escaladant les blindés comme un terrain de jeu, marche absurde et laborieuse – presque burlesque – du char imposant son ordre à travers l’espace public… Par le spectacle irréel de cette coexistence d’éléments hétérogènes, le film indigne moins qu’il ne sidère.

« On a l’impression d’être des héros, il y a une sorte de fascination malsaine », confesse crûment une jeune femme interviewée. Comme on jetterait un charme sur la ville endormie, la guerre a paré le réel des habits de la fiction. Tout se retrouve condamné à faire sens en participant à cette fantasmagorie collective : une sirène de pompiers sur un nuage immense réveille l’idée d’une explosion ; un manche de casserole ressuscite la terreur du fusil ; un orage nocturne à la beauté terrifiante annonce le retour des combats… Étrangement, ce présent grevé d’images fossiles et de présages suscite l’émerveillement.

C’est en effet la singularité du film de s’intéresser moins aux faits, au contexte géopolitique, qu’à la poésie noire qu’ils engendrent ; de ne pas s’en tenir à une distance austère et clinique, mais au contraire de plonger sans filet dans la psyché tourmentée enfantée par le conflit. Aucun pathos, ainsi, dans ce qui se présente comme un beau et grand livre d’images. La multiplicité entretenue des sources visuelles et sonores, des points de vue, des styles, semble à chaque segment réinventer une nouvelle forme (natures mortes, détours par l’opéra, échanges pris sur le vif). Cette approche kaléidoscopique définit la manière dont l’ombre de la guerre a refaçonné le présent. Loin d’être une coquetterie, elle focalise le regard sur l’inconscient collectif au travail, tout en universalisant un conflit ramené à sa dimension existentielle – la seconde guerre mondiale évoquée par les grands-parents s’insère ainsi sans mal dans ce patchwork.

Explorant le chaos d’un imaginaire éventré, le film ne déduit pas pour autant de ce désordre une forme confuse qui mimerait le brouillage des signes. Sa mise en scène est au contraire solide, la fermeté des plans et la rigueur d’une forme réfléchie élaborent un regard cohérent. Lorsqu’un citadin évoque les combats, Adrien Faucheux le filme devant la ville que son appartement surplombe. Il nous place alors entre le paysage urbain disponible et ce qu’on y fantasme : à son tour, l’imaginaire du spectateur réinvente la terreur à l’image même. La fluidité narrative n’attaque jamais l’essence du documentaire, elle se contente de savants mariages, de précises superpositions (la ville nocturne illuminée que le son brutal d’un avion fait gronder), et ne nous présente jamais un élément sans immédiatement le gonfler de sens et l’enrichir de rencontres.

C’est au prix de ce travail, de cette vaste chorégraphie des signes, qu’Éclats de guerre parvient à dresser le portrait d’une société spectrale. Un sous-titre qui ne correspond à aucune parole parcourt le film, comme une traduction du silence, voix-off muette dont la source n’est jamais clairement identifiée. Elle témoigne de la dépression sourde qui étouffe la cité : « J’aurais voulu être amputé d’un bras pour n’avoir pu atteindre l’hôpital le plus proche, et que ma maison fut un amas de débris ». Pensée qui déborde du vide, cette parole sans locuteur est un malaise en soi, au-delà de ce qu’elle énonce. C’est une voix absente, sépulcrale. Le fantomatique est l’horizon du film : plages en débris, rues vidées, pénombre d’un bar… Jusqu’à l’effacement de la jeunesse du pays, par le prisme blafard de multiples web-cams. Les images numériques sales et floues, saccadées, privées de son, étiolent les corps. Bientôt ils s’absentent, décadrés, regardant ailleurs, suppléés par une chaise vide.

Éclats de guerre peint un monde jumeau, un univers parallèle d’images et d’idées ayant germé sur les cendres du conflit. Qu’importent les raisons diplomatiques, semble nous dire ce film : les combats reprendront, logiquement, lorsque cet amas de songes finira par déborder, déversant ses cauchemars dans notre réalité.

Tom Brauner