Là où les serpents ailés chantent la sécheresse, l’État chinois détourne des fleuves. La Chine du Nord est aujourd’hui confrontée au manque d’eau. À chaque problème, une solution ? Rien ne semble résister à la Chine colossale. La réponse se nomme Nan Shui Bei Diao qui signifie en chinois « Sud Eau Nord Déplacer ». Conçu par Mao Zedong en 1952, validé en 2002, le chantier a pour objectif de transférer quarante-cinq milliards de mètres cube d’eau par an du sud vers le nord de la Chine.
Antoine Boutet remonte le fil de l’eau et enregistre les transformations d’un paysage. Arraché à son environnement premier, un ballot de végétation serré dans un camion doit rejoindre le désert. Il parcourt une distance, celle qu’il nous faut peut-être observer puis abolir, pour comprendre. La composition est complexe, travaillée par des lignes, des tensions, des champs de force et des rapports d’échelle.
Le réalisateur met au jour l’activité de la perception : sidéré, le spectateur est d’abord pris au piège d’une beauté totalitaire et géométrique dans une Chine évidée de toute présence humaine, bien loin de la Chine grouillante d’un Disorder. Des paysages sablonneux fascinants, des déserts travaillés par le vent, la roche. La trace de la machine est recueillie méticuleusement. Progressivement, Antoine Boutet dévoile les soubassements de ce paysage muet.
« Dans la tasse, l’eau est tasse » : le petit écran délivre la philosophie lénifiante de Bruce Lee. L’homme serait-il en capacité, tel l’eau, de s’adapter à la contrainte de la forme pour mieux la subir ? Quelques vingt minutes s’envolent, un autre type de paysage se forme : le paysage mental d’un État, monstre froid, qui assène le spectacle de sa puissance et fait plier chaque volonté. Des slogans chimériques sont chargés de rallier les hommes à la cause : « Faisons reverdir le désert. ».
Image à creuser, apparence à crever. Il faut savoir écouter ce qui naît entre les lignes droites, ce qui rend le plan incertain, ce qui vient trouer « l’optimisme béat de ces grands destructeurs » (P. Legendre). Derrière la clarté propre de la parole officielle et des bureaux aseptisés, il est possible d’entendre la parole du « petit peuple » en se jouant des interdictions et des entraves : tout regard jugé curieux est suspect. La distance est soudainement abolie, la sidération se dissipe : les voix surgissent dans la nuit, derrière les murs de carton-pâte construits à la va-vite dans des villages uniformes qui accueillent les déplacés. Un vieil homme entonne un chant patriotique et dénonce. Un filet de voix dissonante s’échappe d’une radio de propagande : une femme est obligée d’abandonner le legs de ses ancêtres. Les migrants, Chinois réduits à de simples pions qu’il faut déplacer sur une maquette, s’in-surgent. Un philosophe s’emporte : il n’est question ni des gens, ni d’efficacité. Il est question de calcul politique. Sa conclusion sans appel est celle de Thatcher : « La Chine n’a qu’un État, pas de société ».
Le réalisateur donne à voir l’ensemble des conditions matérielles et intellectuelles formant l’environnement du projet. Le développement du géant chinois se fera-t-il aux dépens du Tibet ? Quelles seront les conséquences climatiques et écologiques de toute cette eau détournée ? Comment prendre en compte la réalité des migrations forcées qui révèle la corruption locale et l’incohérence des politiques de redistribution des terres ? Face au paysage totalitaire, Antoine Boutet organise une polyphonie, un débat qui ne peut advenir dans la réalité. Éprises de liberté, des volontés vacillantes et fragiles affleurent : telle une bouffée de possible, une chevauchée à moto gonfle le cœur.
Comment vivre et quelle place prendre dans le décor quand le voile a été levé sur la toute-puissance ? De la fascination à la compréhension, de la contemplation à la critique, Antoine Boutet décortique le paysage comme un ensemble de problèmes. Se dessine alors le territoire de la pensée et de la (ir)rationalité politiques. Dans sa folle et hypocrite conquête du mieux, l’hybris de l’apprenti sorcier s’impose à l’homme du commun que l’on entend trop peu donner du relief à ces paysages.
Claire Lasolle