Entretien avec Laetitia Carton
Laetitia Carton présente cette année deux films liés par la différence. La Visite, court métrage de commande, nous montre la rencontre de la cinéaste avec une trisomique nommée Julie au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd dresse le portrait de la communauté des sourds et témoigne des difficultés qu’ils rencontrent sur une décennie.
Dans La Visite et J’avancerai…, vous orientez le regard du spectateur vers des personnes qui ont en commun un handicap. D’où vient ce désir de filmer cette altérité ?
Je n’aime pas le mot handicap et ne l’utilise jamais. En course hippique, ce mot désigne les poids que l’on met aux jambes des chevaux afin d’égaliser les chances entre concurrents. Être handicapé reviendrait à être empêché par quelque chose. Or, tous les gens que je filme sont loin d’être empêchés, que ce soit Julie dans La Visite ou mes amis sourds dans Je marcherai… Au contraire, ils ont une chose en plus. Les sourds ont une culture et une langue différentes. C’est un peuple. Quand ils parlent de ce qu’ils sont et de leur vision du monde, ils ne parlent jamais de handicap. La surdité implique la notion « d’handicap partagé ». Quand un entendant se rend à une fête de sourds, il est l’handicapé. Je connais le quotidien des sourds depuis dix ans, ce qui m’a permis de toucher du doigt l’oppression qu’ils endurent. C’est la société qui les rend handicapés. Elle ne leur est pas accessible et ne les regarde pas. Si on apprenait tous la LSF (langue des signes française) dès la maternelle, le problème ne se poserait pas.
Tous ces êtres sont là avec nous et je ne comprends pas pourquoi ils ne font pas aussi partie du paysage cinématographique. Pourquoi ne les voyons-nous pas davantage ? Pourquoi la société ne les prend-elle pas plus en compte ? Cependant mon désir de film ne vient pas de là. Il vient de mon histoire personnelle. La Pieuvre, mon premier film, traite de la maladie d’Huntington dans ma famille. J’ai grandi avec des gens différents et subi au quotidien le regard des autres. J’ai aussi eu une très bonne amie sourde dès mes huit ans. J’ai besoin de cette différence-là, elle me meut, me rend plus riche. Je me sentirais triste dans un monde normé où nous serions tous parfaits, sans tares, sans maladies.
Dans votre cinéma, votre voix et votre corps ont de l’importance.
J’ai fait les Beaux-Arts où j’ai appris à développer ma subjectivité, à dire « Je ». Mon master à Lussas m’a encouragée dans cette direction. Par ailleurs, les artistes qui m’ont inspirée sont ceux qui parlent à la première personne. Dire la singularité est le meilleur moyen de toucher à l’universel. C’est un paradoxe mais je serais incapable de faire des films à la Wiseman, tout comme je ne me sentirais pas capable de faire un film sur le conflit israélo-palestinien. Même si ça m’intéresse, ça ne m’habite pas. Il faut que je parle de ce qui me traverse. C’était d’ailleurs l’idée dans La Pieuvre : je voulais rendre compte de ma vision singulière de l’horreur d’une maladie génétique au quotidien dans une famille et de ce que vit une personne porteuse. C’est un perpétuel jeu d’équilibriste.
Dans La Visite, quelle place donnez-vous à la parole de Julie ?
Dans une spontanéité pure, le contact avec Julie a été immédiat. Elle est devenue plus qu’une copine. Julie a besoin d’un attachement concret 24h / 24. On a l’impression qu’elle ne peut exister hors de l’affect et de la relation avec l’autre. J’ai essayé de poser à Julie des questions ouvertes pour la guider tout en faisant très attention à ne pas la manipuler. Je voulais l’entendre. Il fallait gérer ce déséquilibre dans la maîtrise de la parole. Je n’ai eu que deux jours de tournage et j’étais d’abord un peu déçue car Julie ne s’intéressait pas du tout aux œuvres, elle ne cherchait que le rapport tactile avec l’équipe. J’avais envie de lui dire : « Exprime-toi ! Que tout le monde t’entende et voie que tu es une personne magnifique, que tu as aussi de belles choses à dire sur la manière dont tu vois le monde. » Face à une œuvre, Julie dépasse sa difficulté du verbe, se livre. Bouleversée par sa peur de la mort, elle nous parle de l’enfer et du paradis. Dans un second temps, j’ai lâché. J’ai arrêté d’essayer de la mener sur le terrain de l’oralité. Comme avec les sourds, nous avons trouvé un mode d’échange non-verbal. Le langage de Julie est avant tout celui du corps et du toucher. Des gens trouvent que je l’infantilise, mais Julie cherchait elle-même ce lien. Nous avons d’ailleurs tous besoin de nous toucher car cela ramène à l’essentiel. Nous vivons dans des sociétés où l’on ne se touche plus. Chez moi, c’est instinctif, quand je suis face à quelqu’un qui m’ouvre les bras comme Julie, j’y vais. Le deuxième jour de tournage, je me suis focalisée sur son corps dans l’espace. Elle danse devant les Matisse en hurlant « Maman je t’aime ! ». Je recherchais cette libération sans le savoir. Nous sommes passées de la parole au geste et du geste à la danse. Je l’ai sentie entière à ce moment-là. L’essence pure de Julie.
J’avancerai.. résonne comme une promesse…
J’avais envie d’offrir un monde aux spectateurs et de le rendre visible. Pendant dix ans, j’ai été en immersion auprès de mes amis et de la communauté sourde. Le film est construit comme un partage de toutes les informations que j’ai mises une décennie à collecter, comprendre et dépasser. C’est d’ailleurs peut-être un défaut du film que de vouloir absolument tout dire. Son titre est une promesse d’entendante faite à un sourd : « D’accord, maintenant je vais te regarder. » J’ai fait cette promesse par procuration, j’aimerais que chaque spectateur puisse promettre aux sourds : « Je vais vous regarder. »
Propos recueillis par Thomas Denis et Mickaël Soyez