Les grimaces de la violence

Jean-Gabriel Périot a l’intelligence de ne pas comprendre la violence et d’être allé la chercher dans le terrorisme d’extrême gauche allemande des années 1970. L’intérêt pour l’histoire de la Fraction Armée Rouge est loin d’être évident. Histoire anecdotique d’un groupe minoritaire, histoire morte d’une extrême gauche datée, les aventures de la bande à Baader peuvent sembler désuètes. Sauf à les prendre comme un point d’entrée, particulièrement bien documenté, d’une certaine violence. Vingt-cinq ans après le déchaînement nazi, les attentats de la RAF marquent l’émergence de nouvelles formes de terreur, qui nous sont encore, sous de multiples aspects, contemporaines. Comprendre les volontés qui les animent, tel est l’apport majeur d’Une Jeunesse allemande.

Pas de commentaire d’historien, le documentaire est exclusivement construit à partir d’archives. Encore faut-il comprendre ce qui se joue dans cette utilisation de l’archive, ce qui a été posé comme tel et avec quels effets. Agit-prop d’extrême gauche, journaux télévisés d’époque, long-métrages de fiction, documentaires réalisés a posteriori : tout a été mobilisé pour permettre la construction patiente d’un fil narratif, dont on peine à imaginer la quantité de travail qu’il représente. Périot maîtrise l’archive, coupe, égalise, recompose sans déférence mal placée le matériau. Les films étudiants d’expérimentation côtoient Godard, Antonioni et Fassbinder ; la fiction vient expliquer le réel ou soutenir le rythme de la narration. Au final, et au prix de quelques ellipses, la suture est réussie, l’œuvre achevée fait oublier au spectateur les traces de sa construction.

De ces archives ne restent que des effets de sens permettant de comprendre la volonté de violence, au-delà de la parabole usée du basculement de certaines formes de militantisme soixante-huitard dans l’action directe. Le film éclaire d’abord le caractère intrinsèquement médiatique de la violence de la RAF. Rien ne serait plus trompeur que de penser qu’une violence existe, qui s’exprime après-coup dans les médias. L’ordre du documentaire montre l’exact inverse. Les étudiants en cinéma de la DFFB fantasment le geste, le symbolise dans leurs films – se torcher le cul avec un journal, y mettre le feu, fabriquer un cocktail Molotov, viser le spectateur avec un revolver. Suite à la tentative d’assassinat contre le sociologue marxiste Rudi Dutschke, ils passent à l’acte en mettant le feu aux locaux d’Axel Springer, magnat de la presse conservatrice. Le théâtre de fantasmes qui se dévoile nous permet de comprendre la vanité de condamnations trop superficielles de leurs actes.

Le passage par l’archive permet en outre d’éviter un discours moralisateur au profit de leur parole. « Ce qui te dérange avec les terroristes, c’est que tu pourrais les comprendre », dit Fassbinder à sa mère en clôture du film. Dénonciation des rapports de classe et de la vie à l’usine, de l’oppression des femmes et de la guerre du Vietnam, des médias et de l’hypocrisie de ce monde, les critiques sont nombreuses et souvent légitimes. Et les membres de la RAF le répètent en permanence : ils sont obligés d’agir par un monde qui n’est pas le leur. Leur dureté se constitue comme destin, impératif stratégique et moral qui emporte le reste.

Difficile, sans cette référence au destin, de comprendre la centralité d’Ulrike Meinhof. La journaliste leader de la RAF impressionne d’abord par son charisme. La voix est posée, l’argument imperturbable sur les plateaux de télévision, les élans de lucidité déroutent. Mais le documentaire avance et peu à peu l’assurance se défait. Meinhof ne peut plus répondre et devient agressive ; elle doit reconnaître, glacée, son impuissance. Le passage dans la clandestinité se fait, Meinhof disparaît de l’écran. Le documentaire s’éloigne de ceux qui ne laissent plus de traces. Dans les images officielles, les déclarations d’hommes publics et les journaux télévisés, le point de vue de Meinhof s’efface au profit de celui de l’État et de l’opinion publique. On retrouvera une dernière fois sa parole à l’occasion de son jugement. L’image a disparu, reste le noir. La voix de Meinhof, lien ténu vers une rage impuissante qui nous parvient d’un autre monde, se dévoile – dernier combat contre un juge indifférent pour celle qui se suicidera peu après.

Paul-Arthur Chevauchez