« Là-bas aussi il y a la mer mais la nôtre est plus belle », assure une grand-mère à sa petite fille crédule, une carte postale de la Californie entre les mains. Leur pays, la Calabre, a les pieds dans la Méditerranée. Ce sud d’Europe en pointe d’Italie, où la mer est paraît-il plus belle qu’ailleurs, était surnommée « Grande Grèce » par les antiques colons hellènes. Dans Magna Graecia / Europa Impari, le duo de réalisateurs franco-italiens se focalise sur les résidents de ce territoire et s’effacent dans une mise en scène minimale. Exit l’entretien directif ; Erwan Kerzanet et Anita Lamanna laissent les protagonistes se souvenir et se raconter, s’interroger et s’expliquer, s’interpeller et se confier les uns aux autres dans leur cuisine, leur salon, leur bureau… Ces conversations dévoilent une parole libérée du cadrage de l’entretien classique. En ressort un verbe sincère et émancipé, parfois intime, souvent critique et militant.
Une mère à sa fille, un professeur à ses élèves, un maire à son successeur, un procureur à son collègue : une dynamique de transmission imprègne les différents tableaux qui composent le film. Les réalisateurs ne hiérarchisent pas les propos des personnes rencontrées, dont le charisme se révèle à travers des mots, gestes et expressions attentivement sondées.
En trame de fond, l’urgence de s’émanciper des oppressions multiformes contraste avec le rythme implacable des plans fixes qui se succèdent. Si mère et fille s’accordent à dire que « la vie n’est facile nulle part », fuir le village leur a permis de tourner le dos à une forme d’étouffement. Dans une classe de collège, un professeur d’histoire encourage ses élèves à refuser la fatalité, à s’approprier la chose publique : « On dit souvent : “Nos politiciens c’est de la merde !” Le problème est que nous les avons élus. Nous avons renoncé à la vie publique. » L’engagement est communicatif auprès de ces jeunes qui devront cependant bientôt choisir entre rester ou fuir le spectre du chômage. En effet, la région, principalement agricole, est l’une des plus pauvres d’Italie.
Pourtant, ils sont toujours plus nombreux à rejoindre les côtes calabraises. « Ils », ce sont les migrants qui arrivent et parfois repartent plus au Nord. Dans l’une des séquences fortes du film, un entrepreneur pakistanais installé explique à son compatriote en attente de régularisation les conditions de vie dans le camp de migrants, le travail au noir, proche de l’esclavage, et le racisme. La caméra sonde alors la réaction de celui qui devra surmonter ces épreuves, qui cherche à comprendre le « ressentiment » dont il fera sans doute l’objet. Son interlocuteur lui fournit un élément de réponse : « Près de 95% de la population n’a pas d’éducation. Cela permet de comprendre pourquoi les gens ici sont racistes. »
Le marasme socio-économique et lim-migration ne sont pas l’apanage de la Calabre. L’ambition des réalisateurs est de dresser le portrait d’une Europe inégalitaire (Europa Impari) minée par la peur de l’avenir et la haine de l’étranger, et plus généralement par la violence. En Calabre, cette violence s’incarne dans la ‘Ndrangheta, la mafia locale. Lorsqu’elle n’a plus besoin de la main-d’œuvre étrangère à bas coût, elle utilise la population et les politiques pour s’en débarrasser ; dans la commune de Rosarno, la « chasse au Noir » en 2010 reste dans tous les esprits. Entre le professeur militant et le procureur Nicola Gratteri, les moyens de lutte sont inégaux face à la mafia, mais l’impuissance est la même. Cependant, à l’image de leurs héros, les réalisateurs ne se résignent pas à ce constat sombre mais tablent aussi sur l’avenir : éduquer pour comprendre et transmettre pour agir.
Thomas Denis