Propositions de peuple

Qui voulait profiter du têtu soleil lussassien pour se dorer les neurones sous le ciel des Idées aurait pu, s’il ne l’a fait, se rendre au séminaire consacré à cette épineuse question : qu’en est-il du peuple projeté sur nos écrans ? Soit : quel modelé le peuple admet-il au cinéma, de quels signes et traits est-il porteur ? Interrogation à laquelle mille autres s’amarrent, puisque l’enjeu est de taille, et qui trouva l’esquisse d’une première réponse grâce aux interventions et débats de trois penseurs qui, cheminant chacun selon sa voie propre sur les sentiers du concept, produisirent théorèmes et cas d’école : à savoir, Emmanuel Alloa, Georges Didi-Huberman et Marie-José Mondzain. Ces quelques mots pour, à défaut de reproduire la densité et les  méandres des raisonnements, en restituer l’intrigue, quand bien même une philosophie funambule se laisse mal réduire sous la forme du pensum.

« Peuple », notion polémique : l’expérience le montre, le terme ne renvoie à aucune évidence, mais à milles conceptions adossées les unes aux autres, s’entrechoquant au gré des discours. Problème né des entrailles des deux Révolutions du XVIIIe, il n’a cessé de mettre les penseurs face au flou de son contenu. Qui est peuple, contre qui se dresse-t-il, de quoi est-il le fondement ? Pelote conceptuelle indémêlable, dont Alloa a su malgré tout tirer quelques fils sous la forme d’une histoire orientée vers la progressive affirmation d’un Quart-Ordre, lie du Tiers-État, groupe qui, représentant du désordre, de ce qui ne se laisse pas intégrer dans une quelconque forme de gouvernement à prétention rationnelle, a constitué la bête noire des philosophes du XIXe. Ceux-là, a montré Alloa avec une grande richesse de sources, le convoquèrent pour mieux le congédier sous l’étiquette de lumpenproletariat : objet de l’anathème marxiste, résidu social et conceptuel, celui qu’Alloa dénomma le « sans feu ni lieu » a jusqu’à une époque récente formé le repoussoir de toute conception du « vrai peuple ». Peuple négatif donc, peuple ne parlant pas, n’étant pas représenté, et sur lequel la pensée la plus récente semble avoir opéré un retour. En cela consistait le second moment de l’intervention du philosophe : exposer les termes d’un débat sur la représentation esthétique et politique – sachant que ces deux figurations ne se rejoignent que peu, que le peuple figuré dans l’œuvre diffère de celui que prétendent représenter les élus. Ou comment représenter sans trahir ni fausser, à supposer que cela soit même possible.

Inquiétude qui perçait dans les trois interventions : on connaît les mises en scène d’État, les masses manipulées par la caméra, le dangereux brio d’une Riefenstahl. La Chine revint avec insistance dans les interrogations, parce qu’elle est tant le pays des films chantant d’un air faux l’union sacrée du peuple (le récent The Founding of a Republic, superproduction du PCC mythologisant l’origine) que celui abritant ceux des cinéastes contemporains qui ont le plus fait valoir les figures d’ostracisés, mendiants, plaignants, ermites ou migrants, contre la prétendue unité égalitaire dont continue de se targuer le pouvoir : Wang Bing fut le plus à l’honneur, accompagné de Zhao Liang (Pétition) ; dans une situation proche, celle des décombres de l’URSS, Arthur Aristakisian servit avec Les Paumes de la mendicité d’exemple récurrent de ce que pouvait être un cinéma chantant un peuple désœuvré, riche en figures de la grâce. C’est autour de cette notion et de bien d’autres aussi, empruntées aux écrits patristiques, que tournait l’intervention de Marie-José Mondzain qui, pour atteindre le peuple, prit la voie d’un grand détour : fine connaisseuse des textes des Pères grecs, elle en exposa les principaux concepts et les articulations, le désert ou zone où allaient méditer les anachorètes, l’idiot (qui, insista-t-elle, n’est pas le contraire de l’intelligence, mais le signe d’un certain rapport à la pensée), l’esseulement, l’acédie : flambant développement par la suite appliqué au peuple, par-là renforcé par l’apport d’une pensée qui lui était restée étrangère : le peuple, dans l’argumentaire de Mondzain, prit la place dévolue à l’ermite, et trouva ses figures dans l’idiot errant et désœuvré, en proie au seul ennui : L’homme sans nom de Wang Bing, ou une héroïne sacrificielle de Ritwik Ghatak. Sur les braises de Jimenez et Liénard, présenté lors du séminaire, fit l’objet d’un débat collectif autour de ces motifs : où en sont aujourd’hui les figures du travail, dans quels drames s’inscrivent-elles, comment les filmer sans les tromper. Mondzain évoqua l’idée du documentaire comme accueil, pratique régie par les lois de l’hospitalité. Didi-Huberman tissa une pensée d’un peuple s’exposant dans l’exposé de ses griefs, cinéma où la plainte devient réclamation, la douleur doléance : l’œuvre comme déposition pénale, dépôts d’émotions rendant sensible les chairs outragées. Le peuple se lève alors dans l’œuvre.

Car là git le problème : le « peuple » n’est pas un donné, mais une construction ; l’œuvre, le figurant, le fait exister. Le dépli du concept de représentation par Alloa tournait autour de cette fonction fabulatrice de l’art, et il pouvait à ce compte convoquer le cinéma de Jorges Sanjinès qui par ses films permettait d’exister aux anciens peuples boliviens transformés en peuplades par le gouvernement, ou évoquer le Tahrir de Stefano Savona, qui donnait à la révolution égyptienne les visages qui manquaient à toutes les télévisions. Mondzain à ce propos parlait de « fiction constituante », produisant un peuple comme le fit l’Assemblée Constituante de notre aurore démocratique. Didi-Huberman allait, avec ses moyens propres – pour l’occasion, beaucoup de Deleuze, lui qui a légué à notre âge l’ambivalente formule du « peuple qui manque », et un peu de Jean-Luc Nancy –, dans une même direction : comment faire comparaître le peuple à l’image, comment par telle ou telle figure produire du générique, du « singulier pluriel », c’est-à-dire un être qui, unique, n’en témoigne pas moins d’une collectivité : ainsi les mères en larme d’Eisenstein, visages pathétiques dont l’émoi appelle à une reconnaissance du peuple par lui-même, ou le jeune Du d’A l’Ouest des rails, déshérité qui dans sa solitude communique avec tous les autres humiliés. La question du peuple figuré, à l’écran ou ailleurs, semble vouée à se mouvoir dans cette antinomie : un « un » qui dit le « tous », un « tous » à travers l’« un », en se gardant toujours contre le dévoiement de ce tous-un en l’Un du totalitarisme. Celui-ci a fait du peuple une entité trop uniforme pour que la pensée ne s’attachât pas à travailler sur la différence qui persiste, pour qu’à l’image les agglomérations de figures indifférenciées ne soient pas entachées. Les trois invités s’accordaient sur ce constat d’une relative disparition des masses – relative parce qu’elles réapparaissent aujourd’hui, sous une nouvelle face, preuve en est le Vers Madrid de Sylvain George. Reste à recenser ces nouveaux visages qui, pour notre présent, font figure de peuple – étant acquis qu’il n’y aura jamais, derrière ces faces grimées, de vérité, de peuple réel et éternel, à l’identité non problématique : il n’existe pas, de ce point de vue, d’au-delà de l’image.

Ce qui veut dire, en dernier lieu, que la question posée demeure aporétique, et tire sa force de n’être pas résolue : notre actualité ne le montre que trop, les identités figées, les peuples étiquetés deviennent bien vite des armes de destruction massive. La question ne peut pas ne pas être posée, mais ne peut aussi qu’être relancée. Le cinéma, baptisé art du peuple à sa naissance, semble avoir reçu cette tâche pour fardeau : mettre à jour le peuple, cela dans le sens tant visuel qu’informatique.

Gabriel Bortzmeyer