Madone

Au comptoir d’un café, un client paie sa consommation. Le premier plan ne présente qu’un fragment de l’action qui se lit dans son ensemble au second plan par le biais d’un écran vidéo. Cette mise en abyme où la représentation prime sur le réel, se répète tout au long de Yamo. C’est un des procédé par lesquels le réalisateur tient à distance ce qu’il filme.

Une conversation téléphonique en off nous introduit les personnages du film : une mère et son fils, tandis qu’à l’image une voiture s’avance dans la nuit. Le rapport filial s’inverse : c’est elle qui a école demain, c’est lui qui lui demande d’aller se coucher. Plus tard, la silhouette fatiguée de la mère s’affaire dans un appartement encombré, écrasée par la diagonale d’une gazinière blanche au premier plan. Ce portrait d‘une femme mûre, divorcée, révèle par fragments des journées de Sisyphe. Elle est, chaque jour, enseignante puis tenancière d’un débit de boisson ; et à ces deux emplois s’ajoute le rangement quotidien de son appartement, où s’accumulent, en tas significatifs, les affaires de ses deux fils, occupés à la réalisation du film que nous regardons. Quand ils ne tournent pas, ils dorment à même le sol, au milieu de leur foutoir adolescent, refusant d’assumer à leur tour les responsabilités que leur mère a endossées pour s’émanciper.

Le regard que porte Rami Nihawi sur sa mère alterne entre deux extrêmes. Porte-cigarette à la bouche, conduisant avec souplesse une voiture d’époque, sûre de son élégance, elle évoque les héroïnes des films noirs des années cinquante, laconiques et mystérieuses. Mais il la saisit aussi dans sa fragilité. Il la filme pendant son sommeil, confiante comme une enfant, dans un total abandon qui contraste avec l’énergie diurne et la maîtrise de soi qui la caractérisent.

Dans cette première partie très mise en scène, le réalisateur nous livre un portrait très contrasté dans lequel se confrontent les différentes représentations qu’il a de sa mère. Alternativement, indépendante ou soumise, séduisante ou éreintée. Dans une seconde partie, il décide de la laisser exister et lui cède la parole.

Elle rompt avec sa famille lorsqu’elle épouse un homme rejeté par son entourage ; puis divorce quelques années plus tard de ce partisan du Baas, transformé après la guerre civile en un religieux fervent. Cette exhumation progressive du passé s’opère à l’image par un travail sur le flou, rattrapé par une mise au point furtive.

En creux, un second portrait se dessine, celui d’un jeune cinéaste trentenaire, toujours à la recherche de son identité mêlant les souvenirs photographiés aux images nostalgiques en 16 mm. Au-delà, il cherche à reconstituer l’image d’un père absent.

C’est avec une mise en scène du quotidien, aux cadres travaillés et précis que Rami Nihawi parvient à sonder son histoire et celle de ses parents. Loin d’être un film narcissique, le regard lucide que le cinéaste porte sur lui et sur sa mère, parfois cynique, souvent teinté d‘humour ouvre une réflexion distanciée sur le rapport entre générations dans la société libanaise.

Marie Rouault