Au milieu d’un paysage parsemé de palmiers, la ville s’éveille dans la lumière du Sud. On contemple le geste matinal de ses habitants qui vont au travail. Des panneaux en arabe indiquent des directions multiples. Soudain passe un bus parisien. Sans transition, les rues d’Alger deviennent celles de Paris.
C’est un rêve, celui de Lamine Ammar-Khodja, le réalisateur de ce film, qui en est aussi le personnage principal. L’oxymore du sous-titre, Journal réellement imaginaire, nous annonce dès le générique son projet – un film-autoportrait, où, avec un sens aigu de l’autodérision, le réalisateur se met en scène et parle à la première personne. Un air de jazz apporte une touche nostalgique et installe une distance étrange avec les images du réel.
« Où suis-je ? » se demande l’ombre sur le mur, nous entraînant ainsi dans les tourments de l’exilé qui se réveille toujours ailleurs. Lamine Ammar-Khodja vit entre l’Algérie et la France depuis huit ans et décide, en janvier 2011, de revenir à Alger, où surgissent, comme en Tunisie et en Égypte, des mouvements de révolte. Dans ce retour au pays on sent l’inquiétude du jeune homme qui essaye de se raccrocher à l’Algérie qu’il a quitté, mais ne s’y retrouve pas et reste en spectateur perplexe.
Tzvetan Todorov affirme dans l’Homme Dépaysé que son pays est celui où sont nés ses enfants ; d’autres se reconnaissent dans celui où se trouvent leurs parents ou amis. On retrouve souvent, chez les personnes vivant entre deux cultures, ce sentiment d’attachement au pays où vivent les êtres qui leur sont chers. Lamine Ammar-Khodja a encore des amis d’autrefois, mais on sent une distance – il les regarde de loin, à travers la vitre de sa chambre ou du bus qui le mène vers son quartier d’Alger. Il peine à atteindre le but de son retour : voir les jeunes du pays et questionner leurs points de vue sur les événements, à rebours de ce que disent les médias. Fait-il encore partie de cette jeunesse ?
Dans la lumière matinale d’Alger il filme ses amis qui discutent autour d’un bol d’olives et de boissons fraîches. Là encore, il les filme d’abord de loin, on peine à saisir leurs paroles, on s’accroche aux sous-titres et aux gestes pour comprendre la conversation. Le réalisateur dit se sentir proche d’eux, mais on perçoit toujours ce malaise de l’homme qui cherche sa place et qui n’arrive plus à s’approprier une ville, un paysage, ou une révolte.
Le défi de ce film est double : à la fois parler de l’actualité politique et questionner la place du jeune exilé. Comment se sentir à nouveau impliqué, comment prendre part à la révolte ?
La solitude du réalisateur est aussi inscrite dans la fabrication de son œuvre, car il est l’auteur-acteur-cadreur-monteur de son film. Lamine Ammar-Khodja se regarde lui-même à travers sa propre caméra, et souvent en filmant ses propres reflets, dans la vitre d’un bâtiment ou le miroir de sa salle de bain. La distance qu’on ressent avec les autres est aussi présente dans le rapport à soi. « Je suis devenu ombre moi-même », dit la voix-off.
Les révoltes n’auront pas le même impact qu’en Tunisie ou en Égypte. Parmi les manifestants il y a des groupes de jeunes qui ne participent aux mouvements que pour tromper l’ennui. « Je me suis trompé de trottoir » affirme le réalisateur. On ressent ici une difficulté à prendre position – ce qui fait perdre parfois de la force à son propos. Il ne parvient pas toujours à approcher ses compatriotes de manière frontale et les observe depuis le surplomb de sa fenêtre. En même temps, cet écart lui fait explorer son univers, sur lequel il exerce son talent d’autodérision. Par cette représentation burlesque de son quotidien, il nous fait partager ses frustrations . « On dirait un pays de vieux et de barbus » ronchonne-t-il sous la couverture.
Avec l’enthousiasme d’un enfant, il s’amuse du monde qui l’entoure et documente tout : du plus banal au plus surprenant, de son frigo vide ou sa vaisselle sale, aux musiciens qui jouent sous son balcon. Cette approche personnelle et humoristique de la situation politique algérienne inscrit le film dans la veine du cinéma de Moretti ou de Mograbi. Et même si le dispositif est moins affûté que chez ces cinéastes, le spectateur trouve sa place grâce à ses propositions créatives et audacieuses.
Elitza Gueorguieva