« Peut-on décortiquer les gens jusqu’au bout ? »

So It Doesn’t Hurt est un film en deux parties. En 1974, Marcel Lozinski a filmé la rencontre d’Urszula Flis, une femme un peu marginale, et de Marta Wesolowska, une journaliste venue l’interviewer. Vingt-trois ans plus tard, le réalisateur retrouve Urszula et la confronte à nouveau au regard d’une journaliste : Agnieszka Kublik.

Entretien avec Marcel Lozinski

Quel a été le point de départ du film So It Doesn’t Hurt (Et que ça ne fasse pas mal) ?

Le point de départ, c’est un film réalisé il y a vingt-cinq ans : La Visite. Je voulais, à l’époque, faire un film « autothématique » sur notre métier de documentariste et comment on se nourrit des gens. On leur arrache ce qu’ils ont de plus profond et on part. Puis j’ai pensé qu’une équipe de tournage qui filme une autre équipe c’était un peu prétentieux. À la place, j’ai eu l’idée de suivre une journaliste venant interroger quelqu’un pour écrire un article. Mais je n’avais ni journaliste ni personnage sous la main. Et un jour j’ai vu par hasard, à la télévision, une interview de cette fille, Urszula Flis. C’était une fille qui travaillait seule ses treize hectares, tout en lisant des livres, en allant au théâtre… Une femme modèle pour le système socialiste. Je me suis dit : « c’est elle ». Puis j’ai trouvé une très bonne journaliste à Polityka. Quand je suis allé voir Urszula, elle a complètement refusé de participer à mon film, parce qu’elle s’était rendu compte qu’à la télé et dans les journaux, on l’avait manipulée pour servir une idéologie. J’avais beau lui dire que j’étais de son côté, c’est très difficile de dire « je suis honnête ». D’ailleurs quel réalisateur peut dire qu’il est honnête ? Elle ne connaissait pas mes films qui, à ce moment-là, étaient interdits de diffusion. J’ai dû la convaincre que je voulais faire avec elle le contraire de ce qui s’était passé à la télévision. Je lui ai dit qu’en filmant ses échanges avec la journaliste je voulais confronter leurs modes de vie, ce que signifiait pour chacune d’elles « une carrière », « vivre bien », « être fidèle à soi-même », etc. Après trois jours passés ensemble, elle a finalement accepté. On a fait le film, elle est venue le voir à Varsovie et ça lui a beaucoup plu, ainsi qu’à Marta, la journaliste. Ce qui m’a vraiment touché, c’est qu’après la projection de La visite, la situation d’Urszula dans la campagne a changé complètement : les gens ont eu une autre attitude envers elle.

Le deuxième tournage vient-il d’un sentiment d’inachèvement de ce film que vous souhaitiez prolonger ?

Non. Votre impression vient sûrement d’une erreur que j’ai faite : j’ai enlevé dans le montage de So It Doesn’t Hurt la dernière séquence de La visite. C’était une scène nocturne, une conversation entre Marta et Urszula. Et c’est Urszula qui prend le pouvoir. Elle mène la discussion. Marta lui dit alors qu’elle souhaite faire carrière, écrire de mieux en mieux. Urszula la regarde avec un air un petit peu ironique. Je considérais vraiment le premier film comme un objet fini.

Vingt-trois ans après, j’étais toujours en contact avec Urszula. Je savais qu’elle n’allait pas très bien, qu’elle était seule, que la ville envahissait ses terres, qu’elle était comme une petite île au milieu de tout cela. C’était touchant. Elle aurait pu aller à Varsovie où était sa soeur. Mais non, c’était son idée fixe : elle voulait rester là pour garder la tradition familiale. Je me suis dit qu’on pouvait peut-être aller plus loin, sans savoir vraiment ce qui allait en sortir. Je lui ai demandé : « Est-ce qu’on continue ? ». Elle a dit : « Oui, pourquoi pas ». Je voulais voir, sur le plan psychologique, ce qui se passerait avec ces deux femmes, si elles seraient toujours fidèles à leurs idéaux. Je me suis mis en quête de Marta Wesolowska. Mais elle avait quitté la Pologne et n’était plus journaliste, elle ne voulait pas participer. Alors j’ai fait des castings pour trouver une autre journaliste, et j’ai rencontré Agnieszka Kublik, du principal journal polonais : Gazeta Wyborcza.

Je l’ai choisie en étant conscient que ce serait un autre film. Moins la suite du premier qu’une façon différente de voir les choses. Dans le montage, les deux films sont collés mais se marient assez mal : c’est un peu artificiel. Et pourtant, ça a pris une belle tournure que je ne prévoyais pas. Cela fait partie du mystère du documentaire. De temps en temps on reçoit des cadeaux imprévisibles de la réalité.

Les journalistes semblent jouer un rôle d’intermédiaire entre vous et Urszula…

Je connaissais leurs articles, leur travail. Je pouvais très bien prévoir leurs questions. Marta n’avait pas trop de scrupules vis-à-vis d’Urszula, elle voulait faire un bon article et c’est vrai que son reportage paru dans Polityka était très beau. Agnieszka était très différente de Marta : c’était une femme attentive, plus douce, qui n’arrivait pas avec des idées préconçues. Elle lui a permis de révéler des choses profondes sur elle-même. Parfois tellement intimes qu’il y a beaucoup d’entretiens que je n’ai pas voulu monter. Pourtant, elle m’avait donné son accord. Peut-être qu’elle ne réalisait pas à quel point elle se livrait. Dans ces cas-là, le réalisateur est responsable et doit protéger son personnage. Souvent on me demande jusqu’où on peut aller dans l’intimité de ceux qu’on filme. Peut-on décortiquer les gens jusqu’au bout ? Je pense toujours à cette phrase que m’adresse Urszula à la fin de So It Doesn’t Hurt : « J’aimerais beaucoup que tu fasses un bon film, mais je ne veux pas que ça me fasse mal ». Ça a été ma limite.

Propos recueillis par Pauline Fort et Guillaume Darras