Tu es mon héros

Charlotte Tourrès est la monteuse de deux films présentés cette année à Lussas : Intercepted d’Oksana Karpovych et Green Line de Sylvie Ballyot ; deux films de guerre. On discute ensemble du premier, un film qui juxtapose des plans de territoires ukrainiens libérés avec des appels téléphoniques des soldats russes, interceptés par l’armée ukrainienne.

Comment avez-vous commencé à travailler avec Oksana Karpovych ?

Nous avons commencé par regarder le tournage réalisé à travers l’Ukraine. J’ai découvert la manière dont Oksana avait filmé avec Christopher Nunn, les paysages marqués par l’invasion russe. De longs plans fixes dans des cadres larges et composés, très loin de ce qu’on peut imaginer des images de guerre. Pas de séquence à proprement parler, pas de personnage, pas de parole. C’est très inhabituel et je n’étais pas certaine que le dispositif du film allait marcher sur la longueur.

Puis nous avons travaillé sur les conversations des soldats russes. Les Services ukrainiens ont intercepté ces appels dès le début de la guerre et en ont diffusé une partie en ligne. Oksana en écoutait alors qu’elle travaillait comme journaliste et se rendait dans des lieux tout juste libérés. L’idée d’utiliser les images des lieux détruits en contrechamp des enregistrements a germé à ce moment. Elle a collecté et écouté environ 900 appels téléphoniques et en a présélectionné environ 350 qui ont ensuite été transcrits par des traducteurs professionnels. Cette première approche par la lecture m’a déjà permis de plonger dans ce corpus incroyable. Après écoute, nous avons réduit la sélection à cinq heures environ.

Quelles conversations ont capté votre attention ? En les montant ensemble, qu’avez-vous essayé de retranscrire des pensées des soldats russes ?

Notre sélection s’est faite en fonction du contenu, mais aussi du ton, de l’émotion et de la qualité du son. Les conversations qu’on trouvait les plus importantes étaient celles où les soldats appelaient des femmes – leurs mères, leurs compagnes – c’était souvent là où il se passait le plus de choses. Notre ligne directrice était de construire la trajectoire d’un « soldat russe ». Celui-ci arrive en Ukraine en pensant que tout cela ne va pas durer longtemps, qu’il va pouvoir en tirer un bénéfice et vite revenir chez lui. Mais petit à petit, il y a de plus en plus de violences, de doutes et de déshumanisation. Le film reste malgré tout polyphonique et montre des points de vue contradictoires chez les soldats. Je me souviens qu’au début, je cherchais une « cause » ou une idéologie que le film allait confronter. Mais finalement, il ne restait rien d’autre que les deux arguments de la propagande la plus primaire : tuer des nazis et dégommer toutes les bases de l’Otan. Les quelques moments de débat entre les interlocuteurs étaient donc très précieux pour nous.

Ces appels téléphoniques ont été mis en ligne par les services ukrainiens sans que l’on sache dans quel but ils ont été diffusés. Comment avez-vous fait face au risque de propagande ukrainienne ?

J’ai très vite eu conscience de ce risque par des remarques de mon entourage. Pour moi, il est clair que ces conversations ont véritablement été interceptées, mais il n’en demeure pas moins qu’elles proviennent des Services ukrainiens. Ils les ont sélectionnées et parfois montées. Je ne voulais pas que le film puisse être invalidé, car taxé de propagande et, bien sûr, Oksana était aussi consciente de cet enjeu. Nous avons œuvré à un rééquilibrage des motifs présents dans les conversations. Par exemple, nous avons utilisé très peu de conversations sur la déroute des Russes et leur découverte de la supériorité militaire ukrainienne alors qu’il y en avait énormément dans les enregistrements. Il ne fallait pas faire du soldat russe une victime du « système » sans responsabilité individuelle, mais ne pas tomber dans une caricature monstrueuse non plus. Ce fil n’a pas été facile à tenir.

Avez-vous mis en place une méthodologie particulière pour lier les images et les appels ?

Nous avons d’abord construit deux récits linéaires assez solides et distincts : celui des images et celui des conversations. Le régime de l’image prend en charge le côté ukrainien et le rapport d’Oksana avec son pays, ses souvenirs, sa tristesse face à la destruction. Cette ligne narrative répond à une logique d’espace qui correspond à son déplacement en Ukraine lorsque certaines villes ont été libérées. En parallèle, on a monté le récit sonore. Il a ensuite fallu trouver les liens entre les images et les sons, travailler « verticalement » sur la table de montage. Cette construction était complexe : il fallait donner à entendre les appels sans que le son écrase l’image.

Les connexions se sont parfois faites sur de tout petits éléments qui font appel à l’imaginaire du spectateur. Par exemple, après la chute d’un missile, un homme fume à sa fenêtre. Au son, le soldat russe parle des Ukrainiens : « des durs à cuire, comme ces nazis de la Seconde Guerre mondiale, on peut leur écraser les doigts, c’est comme s’ils ne sentaient rien ». On voit l’homme ukrainien fumer et on peut remarquer ses doigts qui tiennent la cigarette. Nous avons cherché des liens de ce genre, jamais démonstratifs. À la fin, il y a le plan d’un grand pont brisé qui peut évoquer aussi bien la séparation entre les deux pays, la manière dont les Ukrainiens traversent tout de même la frontière avec une petite barque, leur résilience ; mais on peut penser au Styx. J’ai eu envie d’y associer ce qu’on appelait les « derniers appels », quand les soldats font des adieux à leurs proches.

Dans l’appel que vous avez choisi pour Ce plan-là, le soldat russe demande À ce que son fils n’aille jamais à la Guerre, et cela conclut presque le film.

Cela nous dérangeait de conclure le film par ce refus. Même si cela semblait satisfaire tout le monde, cela sonnait trop comme « notre message ». On lui a préféré un appel dans lequel un soldat s’adresse à sa sœur de façon très étrange et agressive. Il est peut-être en état de choc ou ivre. Il va mourir et elle lui répond « tu es mon héros » . Cette histoire de héros résonnait mieux avec la construction du film autour de la propagande et d’une machine qui continue. Lors d’une projection en Ukraine, une spectatrice a interrogé cette fin. Le mot avait un sens très fort pour elle : le héros, c’était son fils ou son frère volontaire au front. Les mots sont importants : qu’est-ce qu’ils veulent dire, pour qui, à quel moment, dans quel pays, dans quel conflit ?