Vacances en Palestine, un titre qui peut sembler en décalage avec la réalité de la guerre et du génocide en cours à Gaza, dont les images nous parviennent chaque jour. Tourné il y a déjà quelques années, le film suit le retour dans son village de Shadi, Palestinien exilé en France et engagé dans les mouvements de soutien à son peuple. Maxime Lindon fait le portrait d’un personnage qui résiste à son film, pris dans la dualité de l’exil : assumer sa liberté individuelle tout en se débattant avec l’écrasante nécessité de s’engager pour la liberté des Palestiniennes. Comment raconter avec autant justesse la complexité d’un tel retour ? Quelle répercussion sur la production et la sortie du film le contexte actuel a-t-il eue ? Nous décidons d’en discuter avec Maxime Lindon.
Peux-tu nous parler de la rencontre avec Shadi et de C’origine de ton film ?
J’ai connu Shadi il y a une dizaine d’années lors de manifestations de soutien au peuple palestinien. À l’époque, il faisait sa demande d’asile auprès de l’Ofpra 1. J’avais envie de faire un film alors j’ai commencé à le suivre. Je cherchais à faire le portrait de cet homme politique en devenir. Je filmais beaucoup les manifestations auxquelles il participait et assez vite je me suis lassé de filmer toujours un peu la même chose. Parallèlement à ça, sa situation administrative évoluait. Quand il a finalement obtenu sa naturalisation, il a prévu de rentrer en Palestine et j’ai décidé de le suivre.
Tu choisis donc de l’accompagner lors de son retour au village familial. Qu’est-ce que tu cherchais à ce moment-là ?
Ce qui m’intéressait c’était sa traversée administrative en France et comment son engagement politique s’y mêlait, ma difficulté était de discuter avec lui de ses sentiments, de ses projets d’avenir. Entre nous, c’était toujours au présent : les manifestations, la cause. Ce voyage, c’était l’espoir de réussir à faire son portrait autrement bien qu’il y ait beaucoup de mystère en partant. La confiance était là, mais le projet de faire un film ensemble n’était pas encore discuté entre nous. Je partais pour filmer ce mec qui part en vacances dans un contexte chargé et va retrouver ses potes à qui il racontera sa nouvelle identité. Je savais que je filmerais des retrouvailles, notamment avec son frère et sa mère. Voilà ce que j’avais cerné de ce tournage à venir. En Palestine je pensais pouvoir creuser, mais en arrivant il était plongé dans la performance du retour chez lui. Il était sollicité par plein de gens. Je n’ai pu recueillir sa parole que plus tard. La complexité de la situation de Shadi et saisir ce qu’il traversait a émergé avec le temps.
Est-ce que tu fantasmais le territoire ?
J’étais déjà allé en Palestine plusieurs fois, mais uniquement en ville, je ne connaissais pas la campagne. Je n’avais donc jamais vu une colonie de près. Je suis arrivé au village avec cette idée qu’il y aurait de la tension, du danger. Au lieu de cela, j’ai trouvé un endroit calme, extrêmement silencieux. L’occupation était présente, mais les gens en parlaient peu, c’était donc compliqué de la raconter pour moi. C’est arrivé par la voix off, en sortant du présent et en essayant au fil du film d’être de plus en plus dans sa tête, de perdre l’aspect chronique.
Qu’est-ce qui vous a guidé au montage pour réussie ce mouvement-là ?
J’avais la dramaturgie des vacances en tête. C’est souvent la même chose pour toustes celleux qui rentrent à la maison. D’abord les émotions primaires du début, de l’arrivée. Ensuite, le glissement vers des émotions plus amères avec le surgissement du passé, de la nostalgie, et les premières pensées du départ qui approche. Et sur la fin, l’apparition des règlements de compte, le désir de régler des choses avant de repartir.
La chronique bascule justement vers une tragédie avec la séquence de règlement de comptes entre Shadi et son frère.
Ils ne s’étaient pas parlé depuis dix ans. Quand Shadi était en France, son frère était en prison, ces deux moments de vie ont coïncidé. À notre arrivée, j’ai rapidement senti que le grand frère de Shadi voulait lui parler. Cette scène était là, en suspens. J’avais envie de filmer, son frère était d’accord, mais Shadi réticent. Au fil des vacances, ils ont repris le dialogue, ils ont posé des mots en dehors du tournage. Quelques jours avant notre départ, Shadi a dit « OK, faisons cette scène, filmons ». Cette séquence dure trois heures et demie. Elle a été difficile à monter. J’ai eu envie de faire un film uniquement avec ça. Elle raconte évidemment beaucoup de choses de l’un, de l’autre et de leur relation.
Quelle a été la temporalité de la création du film ?
Le projet a démarré en 2015 et je viens de terminer. Il s’est fait avec très peu d’argent. J’ai longtemps été à la recherche d’un producteur, mais aussi d’une méthode pour ce film qui était le premier pour moi. J’avais 120 heures de rushs dans une langue étrangère. J’ai mis des années à découvrir les différentes strates de ce tournage. Je le faisais au goutte-à-goutte, avec l’aide d’étudiantes de l’Inalco. Plus je découvrais ce qu’il s’était joué pendant ce retour symbolique de Shadi, plus ce qu’il faisait des années plus tard me permettait de le comprendre autrement et plus profondément.
Si le montage brouille les temporalités, le présent vous a rattrapé. Le film n’était pas terminé le 7 octobre, comment la guerre en Palestine a-t-elle influencé le montage ?
La dernière session de montage s’est déroulée en novembre, c’était impossible de ne pas être à l’écoute et donc influencé par les évènements. Il y a eu quelques tentatives maladroites, mais fondamentalement je me suis interdit de perdre la ligne du film. Le film parle déjà de tout ça, il fallait en rester proche. L’histoire se déroule en Cisjordanie, dans la campagne, on est loin de l’actualité et en même temps on y est complètement. J’espère aujourd’hui qu’il parle de la situation avec un autre langage. Un langage familial ou personnel, en quelque sorte. Tout ce qu’il se passe depuis le 7 octobre a surtout accru mon impatience de sortir le film.
Avez-vous senti la nécessité de clarifier certaines choses ? Ou d’en ajouter ?
Il y a une phrase qui est dans la voix off du film que Shadi a écrit post 7 octobre qui dit que la souffrance des palestinien·nes compte plus que la sienne. C’est une phrase très violente, très dure. C’est la dernière phrase ajoutée, mais c’est aussi de là que partait ce projet sur la diaspora palestinienne : comment gérer sa souffrance personnelle quand on porte sur ses épaules la quête de liberté de tout un peuple, et qu’on est soi-même parti dans un autre pays pour être libre ? C’était mon postulat de départ et quelque part on en est revenu là. Le 7 octobre rejoue évidemment ça très fort pour la diaspora palestinienne. Et ce ne sera pas résolu, « jusqu’à ce que »… mais on en est assez loin.
La production du film a elle aussi été bousculée par le contexte actuel. Peux-tu nous raconter ce qu’il s’est passé avec la subvention de la région Paca ?
La voix off impliquait un nouveau tournage. On est donc repartis chercher de l’argent. La région Paca nous a accordé une subvention de 15 000 €, que nous n’avons finalement jamais touchée, car la décision de la commission culturelle n’a pas été ratifiée au niveau du Conseil régional. Pourtant c’est censé n’être qu’une formalité administrative – il n’y a même pas eu de vote, le dossier a « disparu » le jour J. Cet épisode a eu lieu après le 7 octobre. On ne m’a jamais donné d’explication.
- Office français de protection des réfugiés et apatrides.