Lutte idéologique et décloisonnement

« Une autre histoire du cinéma est possible dans laquelle le film ne serait pas une fin en soi ». Une histoire qui donnerait toute sa place à l’expérience des Groupes Medvedkine de Besançon et de Sochaux. Une histoire qui intégrerait ce que Patrick Leboutte appelle « les quatorze étapes d’un même film » puisque chacune de leurs créations donne naissance à la suivante (À bientôt, J’espère et Classe de lutte à Besançon, Les 3/4 de la vie et Week-end à Sochaux sont des dyptiques). Des images sont constamment « recyclées », celles d’exercices réalisés pour apprendre à faire du cinéma par exemple. Entre 1967 et 1974, réalisateurs, techniciens du cinéma et ouvriers se rencontrent pour transformer l’« Auteur » (je) en un collectif (nous). Que ces ouvriers aient pris des cours de cinéma avec des membres de l’équipe de Chris Marker (Besançon) ou qu’ils aient décidé d’écrire et de jouer en laissant à des techniciens le soin de filmer (Sochaux). L’expérience dure sept ans. Sept ans pendant lesquels ils réussissent à « casser le système du cinéma » en se le réappropriant. Si un seul des membres du groupe est resté ouvrier, tous, en revanche, ont arrêté le cinéma au moment où les syndicats ont pris leur place.

Mardi dernier, des spectateurs se sont retrouvés pour visionner quelques-uns de ces films commentés par Patrick Leboutte avec l’objectif de « voir ensemble comment ces films nous travaillent ».

« S’approprier l’arme de l’ennemi ». En 1967, des ouvriers de Besançon, ville de tradition libertaire et de fait « terreau propice », se réapproprient ce qu’ils considèrent comme un « outil de classe », la caméra. Si cet acte fondateur résulte d’une collaboration insatisfaisante entre un « cinéaste parisien confirmé » (i.e. Marker) et les ouvriers qui lui avaient demandé de réaliser un film sur eux (i.e. À bientôt, j’espère), il ne s’agit pas d’un geste irréfléchi, sans antécédent. La prise de conscience s’est opérée avant. Leurs revendications ne concernaient alors pas seulement les conditions de travail. Au-delà des remises en cause politiques, économiques et sociales, a surgi une revendication autour de la « culture » perçue comme une « arme politique ». Les ouvriers ont donc défendu leur « droit à la culture » dans le cadre même de l’usine : un ciné-club, une bibliothèque, laquelle sera d’ailleurs tenue par un certain Pol Cèbe, destinataire d’une « lettre » cinématographique aussi drôle qu’émouvante. Même s’il leur faut neuf mois pour finir un film tourné après le travail sur la chaîne (Classe de lutte), les ouvriers du textile deviennent, plus que des réalisateurs, de réels acteurs, forts d’un pouvoir sur le monde, en tout cas, sur leur vie.

Une femme tape à la machine ; une voix hors cadre lui demande : « Qu’est-ce que tu fais ? ». La femme se retourne, souriante et resplendissante : « Bah, je milite ». Rires dans la salle. Classe de lutte affirme « la volonté des travailleurs de se libérer ». Suzanne (que l’on aperçoit dans le film de Marker) se libère de sa condition d’ouvrière mais aussi de sa condition de femme soumise. Au cours du film, ce n’est pas seulement une double domination qui s’efface de son visage. Le regard des ouvriers qui la filment se transforme aussi et la transforme. Le visage de Suzanne à la fin du film respire le bonheur. Weekend à Sochaux se termine sur un autre visage féminin, qui nous parle de sa vision de l’avenir, d’un rêve, d’une utopie. Ces images et ces sons nous remémorent ce qu’un spectateur appellera « la joie de l’expérience communiste ». Sortant du Bioscope, une spectatrice se déclare heureuse d’avoir vu « la vie ». Dans les deux derniers films du Groupe Medvedkine, les ouvriers de Sochaux rejouent, dans une sorte de « théâtre amateur » ironique, leur oppression. La « gravité légère » des ouvriers ressort plus globalement de l’ensemble des films, mais aussi, celle de la souffrance, celle du visage noir et sombre d’une jeune femme présente à l’enterrement d’un des ouvriers non-grévistes tués par la police. Événement relaté dans le « traumatique » Sochaux 11 juin 1968. Ce visage ouvre et ferme les « ciné-tracts » du Groupe Medvedkine (Nouvelle société).

« Dans humain, il y a main, dans transformer, il y a forme ». À l’expression « genre documentaire », Patrick Leboutte préfère celle de « geste documentaire ». Ce geste se déploie, selon lui, autour de trois axes : l’équipe de réalisation et « ce qui lui arrive » quand elle prend la caméra, le monde et « ce qui lui arrive » quand il est face à la caméra, le spectateur et « ce qui lui arrive * quand il regarde ce que la caméra a enregistré. Le cinéma comme « transformation », ou « révolution », prend alors toute sa place, même si son impact sur le réel reste impalpable, difficile à évaluer.

Ces films, même empreints d’une idéologie qui aujourd’hui peut paraître obsolète, peuvent être, plus que jamais, font l’objet d’une réappropriation par le spectateur citoyen. À l’heure où un protocole remet en cause la création sous toutes ses formes, à l’heure où la lutte est un mot d’ordre pour de nombreux « défavorisés », ces prolétaires nous rappellent qu’une vision du monde est ce qu’il nous manque, qu’elle reste à réinventer. Décloisonner l’« esthétique » et la « politique », l’« artiste » et la « société » (un spectateur, intermittent du spectacle sûrement, a évoqué la nécessité de « décloisonner les identités »). Patrick Leboutte conclut cet « hommage au monde ouvrier » et au cinéma : « On me dit qu’il n’y a plus de parole ouvrière, mais pour cela, il faudrait pouvoir l’écouter. Tout est fait pour qu’on n’écoute plus les images. »

Audrey Mariette