Et l’oiseau devint oiseau

Le Nouveau Manuel de l’Oiseleur, court-métrage d’Érik Bullot, consiste en une énumération visuelle de différents objets conservés dans les archives du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), à Marseille. Ils sont mis en scène et activés, en un sens revitalisés, pour déconstruire leur condition documentaire et en libérerl’imaginaire 1. La métaphore de l’autonomie du document y est considérée littéralement, proposant à ces archives de devenir oiseaux. Elles interrogent alors les relations qu’entretiennent l’objetet son double.

L’incarnation des oiseaux dans ces archives, pour les faire parler, utilise une forme théâtralisée de monstration, par la mise en ombres, la manipulation gantée, l’ensecrètement. Intéressé par les interstices entre la projection et ce qui l’obstrue, Érik Bullot emploie l’historicité absente, ou banale, de ces objets pour en proposer une réécriture appelant à l’inventivité du spectateur*. En réponse à l’extinction des oiseaux, il propose d’aller chercher ces disparus là où ils existent encore, dans l’héritage qu’en laissèrent les humain* d’avant. Le geste théâtral convoque leurs fantômes, pour en revoir les formes, caresser à nouveau leurs plumes, entendre une dernière fois leur chant.

Néanmoins, sont-ce les spectres des oiseaux ou ceux des humain* à qui appartinrent ces objets, qui surgissent ? Ces archives sont des ustensiles, des décorations, des pièges, des jouets. Elles servirent à attirer, à séduire, à dresser, à tuer les oiseaux, mais aussi à se divertir, à faire rêver, à fabuler ou à romancer. Elles nous informent sur les manières dont des sociétés appréhendèrent cette espèce et résultent de leurs cohabitations, de l’inscription des oiseaux dans une culture. Les archives nous racontent que ces oiseaux ne le devinrent qu’une fois appréhendés, consommés, que depuis qu’ils participèrent à une pratique. Ce sont des objets figés dont la ligne de temps – leur histoire – fut mise au repos, pour l’inscrire au sein d’une ligne de transmission – l’Histoire. Voilà l’un des points essentiels du court-métrage : questionner l’existence d’un passage entre ce temps endormi et l’activation présente de l’objet. Il se demande s’il est possible de réveiller un document, de l’affranchir de sa condition. Mais les archives peuvent-elles pour autant devenir des oiseaux ?

Cette possibilité s’élabore sur l’idée qu’une trace, même infime, du sauvage a pu s’endormir avec la pratique, qu’une partie de l’oiseau a survécu à sa consommation. Réveil accessible par une incarnation magique, un anima, une situation où l’activation de l’objet aurait tiré le fil de l’obscur au sein du processus ethnographique. Pourtant, ces chants retrouvés ne sont que les bruits des pipeaux, les plumes et becs sont des simulacres et le plausible d’une présence habitante n’est qu’un reflet, quelques miroitements fantasmagoriques, une fascination due à ce bling-bling séducteur d’alouettes.

L’obscurité est alors reléguée au rang d’artifice et ces objets réanimés ne redeviennent pas sauvages. Ce sont plutôt des déclencheurs d’imaginaires, les illusions du marionnettiste* ou du bonimenteur*, qui donnent corps à un récit. Libre alors de leur faire dire ce que l’on souhaite, d’orienter le regard d’un geste de la main et de laisser à l’hors-scène toutes ou une partie des histoires endormies. Qu’auraient eu ces archives à nous dire, si elles avaient pu parler librement ? Sur leur participation aux conceptions du monde de ceux qui les possédèrent, sur la typicité de ces personnes, sur ce qu’elles sont. Sur les façons dont elles concoururent à l’extinction, dont elles la rendent plus palpable et tangible. Dont elles façonnèrent, et façonnent encore, ce que les humain* pensent des oiseaux.

Romain Gœtz

  1. Voir le livre Le film et son double. Boniment, ventriloquie, performativité.

Doté du souffle de l’anima

« Dis-moi comment tu racontes, je te dirai à la construction de quoi tu participes 1 »

Je me laisse aller à la fabulation, sur le mode du montage et du collage documentaire, à la recherche de « notre archive animale »… J’entre en résonance avec le livre de Muriel Pic En Regardant le sang des bêtes, avec le séminaire Orientation / Désorientation, et avec le format que celui-ci propose aux regards du public : formes performentielles, plurielles, en processus.

Désirer, créer, écrire, filmer, depuis les ravages de notre monde, de nos mondes. Depuis les bouleversements écologiques et climatiques, les violences naturculturelles innombrables, les exils et les extinctions massives… Cela serait, peut-être, tenter d’habiter et d’inventer, ensemble, à partir des ruines, à partir de ce qui est fragmenté et éclaté, à partir de ce qui reste… Mais, c’est bien là la question : que reste-il ?

Que reste-t-il quand le rapport à la mort, à l’animal, à l’autre se dégrade dans nos sociétés ?

Que reste-t-il de toi, cheval blanc de Berlin Horse ? J’ai en tête les paroles d’une chanson de Rebeka Warrior. Cheval, mon ami, ta fougue résonne, dorénavant comme la vie. Cheval cours, saute, galope, hennis. Que reste-t-il de ce même cheval blanc, découpé, en morceaux, dans Le Sang des bêtes de Franju ?

P19 : 04’ : 51” / 22” : 07’. Le boucher commence à découper le cheval qui, très vite, ne ressemble plus à un animal 2.

Séparer pour ordonner le vivant… Les techniques modernes d’abattage convertissent des corps en consommables. « Les parties du corps de l’animal sont traduites en mode de cuisson », « on parlera du bœuf, du veau, du porc ». Le corps mort des animaux abattables devient viande, dépouillés ainsi de leur singularité. Et si en achetant des morceaux de viande dans le supermarché d’à côté, en recoupant ces morceaux dans nos assiettes, nous remâchions l’oubli que c’est une vie que nous nous apprêtons à avaler ?

Rien n’est rouge dans Le Sang des Bêtes et, pourtant, tout est plein d’émotion. […] Le sang des bêtes coule en noir et blanc dans le ruisseau d’épandage jusqu’à la Seine. 3

Utiliser ces morceaux, pour re / panser les apories devenues espaces de possibles. Recoller, recoudre, assembler de nouveau.

Je cherche.

Me reviennent les gestes d’Art Orienté Objet.

Marion Laval-Jeantet, assistée de Benoît Mangin, a fondé en 1991 le collectif Art Orienté Objet, abrégé ici en AoO. Pour elleux, la question de la relation de l’humain* avec la nature est centrale. Récusant la rupture nature / culture que la tradition a voulu accentuer, elleux espèrent voir advenir un état de civilisation où la communication serait possible, où l’humain* ne serait plus confronté au silence des bêtes et sortirait de son orgueilleux isolement. Elleux expriment, à travers leurs pratiques, le rêve d’une perméabilité entre les règnes composant la nature. Cette conviction fonde l’engagement écologique d’AoO.

Une de leurs performances, Que le cheval vive en moi (2011), est une tentative de faire entrer un cheval en soi, de devenir cheval*. Performance avec trois protagonistes : les artistes et un cheval. Benoît Mangin en blouse blanche campe le scientifique. Il injecte dans le corps de Marion Laval-Jeantet habillée de noir, figurant l’organisme modèle, le sang du cheval. Comme prolongation de l’expérimentation biologique, les artistes vont procéder à une ‘‘ chevalinisation ’’ visuelle de la performeuse, tournant le dos au vieil anthropomorphisme de l’interaction homme-équidé. Pour ce faire, Benoit Mangin chausse sa partenaire de deux prothèses de jambes équinisées, sous le regard de l’animal. La prothèse peut être vue comme le chaînon manquant entre deux systèmes cognitifs : celui de l’humain et celui de l’animal. L’artiste chaussée se met à l’amble de son compagnon, son compagnon cheval. L’objet artistique est là, transfigurant la mythologique image du centaure en une nouvelle dimension : celle d’un croisement trans-spécifique ébauché.

Que le cheval vive en moi fait du corps de l’humain le siège de l’expérimentation et de l’animal le sujet d’une attention. Marion Laval-Jeantet a réchappé à l’expérience au prix de bouleversements métaboliques très importants. « J’aimerais sentir des effets manifestes du cheval en moi, mais seule la fièvre s’impose ».

Nous en sommes là, pour l’instant. Se créer une ouverture du champ des possibles, une esthétique du croisement et l’incarnation plastique d’une défense de la biodiversité. L’hybride animal tel une fiction en marche, pas encore tout à fait possible, plus tout à fait fictive, ouvrant la brèche d’une autre manière d’être au monde en rapport profond avec l’altérité.

Contre-récits, nouvelles histoires, montages, pour amorcer un processus de ‘‘ réparAction ’’. Permettant peut être de dépasser la question inter-espèce et de prendre place dans ce taxon. On y accèderait par fragments, fragments entre réel et fiction donc, par morceaux d’expériences, aux frontières des mondes humain et non humain.

Atomic Garden : sur la fleur atomique, un papillon se pose, pour butiner le devenir autre. Survivance et reconfiguration, après le collapse de l’humain.

Mahé Cabel

  1. Isabelle Stengers, Fabrique de l’espoir au bord du gouffre : À propos de l’œuvre de Donna Haraway, in La revue internationale des livres et des idées, n° 10, mars 2009.
  2. Muriel Pic, En Regardant le sang des bêtes, 2017.
  3. Ibid.